Roméo, Juliette et « tu fais quoi dans la vie ? » : sociologie du choix du conjoint

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Si vous avez les mêmes références que moi, vous savez qu’il y a toujours deux réponses à une question : celle du poète et celle du savant. Aujourd’hui, je me demandais pourquoi on choisissait de faire sa vie avec telle personne et pas une autre. La réponse du poète, s’il s’appelle André Breton, parle de cette force si puissante qu’est « le mystérieux, l’improbable, l’unique, le confondant et l’indubitable amour ». La réponse du sociologue fait un peu moins vibrer ma fibre romantique.

Disclaimer : En raison des données disponibles, cet article ne parlera que des couples hétérosexuels. Je préfère l’indiquer ici une bonne fois pour toutes plutôt que le répéter à chaque fois que j’avance quelque chose, mais c’est vraiment juste pour le confort de lecture et pas du tout parce que je considère que tout le monde est hétéro ou qu’il n’y a que ça qui compte. D’autant plus qu’il y a de fortes chances que l’orientation sexuelle et le genre aient un effet sur l’homogamie.

Souvent le cœur des volleyeuses bat plus fort pour les volleyeurs, ou qui se ressemble s’assemble

Quand on voit que 2 mariage sur 3 unit deux personnes qui appartiennent au même groupe social ou à deux groupes sociaux directement proches sur l’échelle sociale, c’est difficile de croire que Cupidon frappe au hasard. C’est ce qu’on appelle l’homogamie élargie. En gros, si tu es cadre ou que tu exerces une profession intellectuelle, si tu n’épouses pas quelqu’un dont c’est le cas, ça a toutes les chances d’être quelqu’un qui rentre dans le groupe « profession intermédiaire ». Si tu es de ce groupe là et que tu ne maries pas un de tes semblables, alors ce sera probablement un employé. De même pour ces derniers et les ouvriers. Vu la diversité des situations au sein de la catégorie des agriculteurs, c’est difficile de les situer précisément sur une échelle sociale mais on sait en tout cas que c’est une des catégories les plus homogames.

Bien sûr, ça laisse quand même un tiers des mariages qui ne sont pas concernés, mais là encore les sociologues ne croient pas toujours au coup de foudre qui transcende les différences sociales. Déjà, la répartition des emplois entre les genres n’est pas équitable : certains groupes sociaux sont particulièrement masculinisés, que ce soit les ouvriers ou les cadres et professions intellectuelles, alors que d’autres comme les employés sont majoritairement féminins. La plupart des unions étant hétérosexuelles, certains sont en quelque sorte obligés d’aller chercher ailleurs. Ensuite, on ne peut pas ignorer l’effet du niveau d’étude. Les ouvriers les plus diplômés sont moins susceptibles d’épouser un autre ouvrier, de même pour les agriculteurs d’ailleurs (de façon absolument pas surprenante, les cadres les plus diplômés ont par contre plus de chances d’épouser un autre cadre). Puis il y a aussi le cas des mobilités sociales, que ce soit d’une génération à l’autre ou d’un emploi à l’autre pour une même personne. De la même façon que tu as plus de chances d’épouser quelqu’un du groupe social de ton père, tu as plus de chance d’épouser quelqu’un de ton groupe social d’origine si tu en as changé.

Ça ne veut bien sûr pas dire que c’est la seule chose qui rentre en compte ni que tout n’est que déterminisme social, encore heureux.  C’est juste qu’à mes yeux c’est un mécanisme assez intéressant pour qu’on prenne le temps d’y réfléchir !

Elle surprend l’écolière sur les bancs d’une classe […], elle foudroie dans la rue cet inconnu qui passe, ou quelques pistes sur pourquoi ça se passe comme ça

On peut se douter que les critères qui définissent un bon parti diffèrent selon le milieu dont on vient, et que ça influence aussi nos centres d’intérêts. Mais un truc en particulier a été étudié par les sociologues : le lieux de rencontre du premier conjoint en fonction de la classe sociale.

Le lieu qui revient le plus souvent dans l’étude de Bozon et Rault en 2012 puisqu’il s’agit d’un cinquième des cas toutes classes confondues, c’est les soirées entre amis. Cependant, c’est rare qu’un étudiant en école de commerce se retrouve à la même soirée qu’un ouvrier agricole qui a arrêté l’école à 16 ans.En dehors de ce contexte là, les réponses varient largement d’un bout à l’autre de l’échelle sociale. Les plus diplômés (et donc généralement les catégories socio-professionnelles les plus élevées) vont plutôt rencontrer leur futur conjoint dans le contexte scolaire. Vu l’âge moyen du mariage et de la rencontre du premier conjoint, les moins diplômés ont souvent déjà quitté les bancs de l’école. Eux vont plutôt privilégier les lieux publics et surtout ceux où on danse, comme les boîtes de nuits ou les bals (cités dans l’enquête, même si je me demande combien de gens en 2012 ont effectivement rencontré leur conjoint dans un bal), alors que les premiers ont tendance à délaisser ces endroits pour d’autres plus réservés.

Plus qu’un mépris d’une classe pour l’autre, les circonstances pourraient jouer un rôle important. Si tu ne croises pas régulièrement des personnes d’autres groupes sociaux dans un contexte propice à la rencontre, tu risques nettement moins d’en tomber amoureux ! La question qui suit, c’est et les sites de rencontre, du coup ? Est-ce qu’Internet peut passer au dessus de la ségrégation socio-spatiale (ouh les grands mots) ? Bozon et Rault, tout comme d’autres qui ont travaillé sur le sujet n’en sont pas persuadés. Sans tomber dans les sites qui visent ouvertement un public particulier, il semblerait que chaque site attire un public différent et avec toutes les options de filtrage, on finit souvent par tomber sur quelqu’un qui nous ressemble. Plus ou moins que dans la vie physique ? J’espère qu’on aura d’ici quelques années une étude sur la question, ça promet d’être intéressant.

Sources principales :
De la sexualité au couple. L’espace des rencontres amoureuses pendant la jeunesse, par Michel Bozon et Wilfried Rault (2012)
Position sociale et choix du conjoint : des différences marquées entre hommes et femmes, par Mélanie Vanderschelden (2006)

 * * *

Il y a bien d’autres facteurs qui rentrent en jeu évidemment, ceci est juste un échantillon de ce que la sociologie peut avoir à dire sur le sujet. Est-ce que ça fait écho à des choses que vous avez pu vivre ou observer dans votre entourage ? Vous pensez que ça va changer avec les transformations de la société actuelle ?

3 réflexions sur “Roméo, Juliette et « tu fais quoi dans la vie ? » : sociologie du choix du conjoint

  1. Alice Renedo dit :

    C’est intéressant ! Il est vrai que je me suis toujours dis que nos rencontres avec autrui, et avec son conjoint, se bornent à notre milieu. Je pense que si on veut être avec quelqu’un de différent, c’est possible avec internet aujourd’hui justement avec les filtres. Il y aurait toujours quelques points communs, mais des études différentes (scientifique et littéraire, c’est cliché, mais c’est vrai, ça existe ahah). Enfin, beaucoup de choses entrent en compte, mais le groupe social, pour reprendre les termes, est prédominant, quand même.

    Bon, ce commentaire à l’air inutile comme ça, mais dans ma tête il y a eu de la réflexion !

  2. lilithbliss dit :

    Ton article est très intéressant ! Des fois je me dis : « mais si j’étais née dans une autre famille, si j’avais eu un autre environnement, si j’étais partie à l’étranger faire mes études, peut-être que je serais tombée amoureuse d’un autre homme ? » (et là, je flippe un peu parce que c’est parfois effrayant de constater que le milieu social et d’autres éléments entrent en compte dans notre vie affective… )

    • Klavdeia dit :

      Merci 😀 C’est vrai que c’est perturbant quand on se rend compte d’à quel point tout aurait pu être différent, qu’en fait la plupart des choses sont décidées plus par les circonstances qu’autre chose ! Enfin, je ne pense pas que ça remette en question la sincérité de ce qu’on ressent, même si forcément c’est moins magique que l’idée de l’âme sœur tout ça haha

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