« Tu te sens plutôt français ou plutôt libanais ? » : Les Identités meutrières, d’Amin Maalouf

Les identités meurtrières, Amin Maalouf

Parmi mes premières lectures de l’année, on trouve Les Identités meurtrières d’Amin Maalouf. Ce n’est pas un roman, mais ça ne se lit pas non plus comme un essai. Je dirais qu’il s’agit plutôt des réflexions sur les questions d’identité et d’appartenance de l’auteur. S’il n’est ni philosophe ni sociologue, il n’en reste pas moins très bien placé pour en parler puisqu’il a grandi au Liban pour ensuite déménager en France à 27 ans, pays où il s’est bien intégré au point d’avoir un siège à l’Académie Française (rien que ça).

Il a beau avoir été publié en 1998, c’est un livre terriblement d’actualité vu qu’on y parle retour de la religion, intégration des autres cultures dans la nôtre, crises identitaires et appartenance collective. Évidemment, en 200 pages, difficile de faire un exposé complet de tout ce qu’il y a à dire sur ces sujets, mais ça vaut le coup de jeter un œil à ce dont Amin Maalouf veut nous parler.

Replacer les choses dans leur contexte

Puisque le livre se focalise entièrement sur les enjeux identitaires actuels, ça parle beaucoup d’islam et de Moyen-Orient. Il serait hypocrite de dire dire que ce n’est pas ce que la majorité d’entre nous ont à l’esprit quand on parle repli identitaire et difficultés d’intégration, d’autant plus avec les évènements récents. C’est un fait : la religion reprend un certain poids quand il s’agit de décrire qui on est, à quelle tribu on appartient. Les Lumières avaient rêvé de la voir disparaître, ça n’a pas marché.

On connaît la théorie de certains à base d’incompatibilité culturelle et du fameux « choc des civilisations » de Samuel Huntington. Ici l’auteur nous fait plutôt un petit cours d’histoire et de géopolitique qui, s’il n’apprendra rien à ceux qui se sont déjà penchés sur la question, permet d’avoir condensés en une cinquantaine de pages les éléments les plus importants pour réfléchir sur la question.

Déjà, il nous fait nous souvenir qu’aucune religion n’est intrinsèquement opposée ou favorable à la démocratie et à la tolérance. L’Église catholique, que beaucoup se remettent à brandir en étendard avec les fameuses « racines judéo-chrétiennes », c’est bien elle qui a massacré, exilé ou converti de force les musulmans d’Espagne ou de Sicile. C’est bien dans la capitale d’une puissance musulmane, Istanbul en Turquie, que cohabitaient autant de musulmans que de non-musulmans. Sans compter qu’il y a probablement plus de ressemblances entre un musulman et un chrétien en France à la fin du 20ème siècle qu’entre ce même chrétien et son coreligionnaire du 15ème siècle. Les religions transforment tout autant les sociétés dans lesquelles elles se développement que ce que ces sociétés les façonnent.

Une fois qu’on a établi que ce n’est pas vraiment une histoire de religion, il peut attaquer la partie qui pique un peu, celle dont on n’aime pas trop parler : le rôle de l’Occident dans tout ça. Le retour à la religion des pays musulmans n’est pas apparu un matin comme par magie, il se construit en réaction à quelque chose. Amin Maalouf nous fait donc un rapide résumé des enjeux de la mondialisation et notamment du fait, très important, qu’il y a des gagnants et des perdants dans cette organisation, un centre et des périphéries. Parce qu’évidemment, être relégué en périphérie et être forcé à rester en bas de l’échelle, ça ne plaît à personne.

Je vous avoue que c’est un passage que j’ai lu en grinçant des dents, non pas parce que je suis en désaccord avec l’idée qu’on a créé un système injuste, mais parce qu’il tient à plusieurs reprises des propos qui se veulent bienveillants mais qui sont quand même problématiques à mes yeux. Il a une idée très occidentalo-centrée de ce qu’est et doit être la « modernité » et ne remet pas en question une seule seconde le bien fondé de « l’universalisme » des valeurs occidentales. C’est déjà un bon départ de vouloir préserver ce qui tient du « folklore » des autres cultures (habillement, langue, mythes etc.), mais est-ce que c’est vraiment si respectueux que ça si c’est à travers le prisme de nos valeurs occidentales (science, capitalisme, individualisme etc. ) qu’on décide ce qu’on doit garder et ce qu’on doit jeter ?

En dépit de ce point qui m’a clairement agacée, je pense que ce livre est un bon point de départ pour quelqu’un qui souhaite avoir quelques clés de compréhension des enjeux sous-jacents des « crises identitaires » actuelles, même si ça reste succin et simpliste.

Comment rendre les identités moins meurtrières ?

Même si une bonne partie de l’ouvrage est consacrée à cette contextualisation du problème, l’idée principale n’est pas là. Amin Maalouf plaide en fait pour une nouvelle façon de concevoir nos identités, une qui soit moins meurtrière.

En partant de son cas personnel, il nous explique que les identités ne s’annule pas mais s’ajoutent, s’empilent, s’emboîtent. Jusqu’ici, on nous a toujours appris qu’une devait primer sur les autres. Selon l’époque et l’endroit, ce sera la couleur de peau, la nationalité, la classe sociale ou la religion. Et on peut souvent ne cocher qu’une seule case : noir ou blanc, serbe ou croate, prolétaire ou bourgeois, chrétien ou juif … On se construit souvent contre ce qu’on n’est pas et c’est d’autant plus vrai quand on fait partie d’une minorité.

Mais il nous rappelle qu’identité, comme on l’entend quand on parle de carte d’identité par exemple, ça veut dire ce qui fait qu’on n’est pareil à aucun autre. Notre identité, c’est la somme de toutes les petites appartenances qu’on ressent. Et ça ne marche pas que pour ceux qui sont au croisement de deux cultures. Entre notre classe sociale, nos centres d’intérêts, les causes qui nous tiennent à cœur, la région où on vit, ce qu’on a étudié … Ça fait peu de gens à qui on peut s’identifier totalement si on additionne tout ça ! D’un autre côté, si on se focalise sur les différentes composantes de notre identité au lieu d’en placer une au dessus de toutes les autres, on se rend rapidement compte qu’on a plus de choses en commun avec les trois-quarts de l’humanité que ce qu’on le pensait.

Il insiste aussi beaucoup sur l’importance d’apprendre d’autres langues que la nôtre, et pas seulement l’anglais, langue purement pratique selon lui, pour que chacun puisse trouver sa « langue de cœur » en plus de sa langue maternelle et étendre son identité en dehors des frontières de son pays. Je dois vous avouer que ce passage a provoqué un certain nombre de haussements de sourcils de ma part. J’ai l’impression que si c’est pertinent dans son cas à lui puisqu’il est tombé amoureux de la langue française, ça ne s’applique pas à grand monde. (Ou bien suis-je vexée parce qu’il dénigre l’anglais, simple vecteur de mondialisation à ses yeux, qui est ma langue du quotidien pour l’instant et pour qui j’ai une affection particulière ?)

* * *

En bref, ce livre contient de nombreux points intéressants et est une bonne approche pour ces questions là quand on n’ose pas s’attaquer à des essais plus solides. Il n’en reste pas moins assez simpliste et pas vraiment novateur, en tout cas en ne l’est plus s’il l’était quand il est paru.

Une réflexion sur “« Tu te sens plutôt français ou plutôt libanais ? » : Les Identités meutrières, d’Amin Maalouf

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